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Francesco Tristano, « Ma mère, mon piano et moi »

Texte : Godefroy Gordet

Né à Luxembourg, d’une mère très mélomane, la carrière de Francesco Tristano est impossible à résumer. Mêlant musique classique et électronique, récitals et shows, philharmonies et clubs techno, le compositeur luxembourgeois est insatiable et nous livre ici son histoire, construite au fil de ses projets musicaux.

En tant que musicien classique tu es associé à la musique baroque, aux compositions de Bach, Frescobaldi ou Vivaldi et du côté des contemporains Berio, Cage ou Stravinsky. Comment s’est créé ton univers artistique ?

J’ai grandi avec la musique Baroque donc Bach, Vivaldi et Frescobaldi mais aussi des musiques un peu différentes comme celle des Pink Floyd, de Ravi Shankar ou quelques musiques hippies des années 70. Tout ce qu’on absorbe quand on est petit génère quelque chose dans nos vies. Quand tu grandis avec les sons des Pink Floyd ou de Weather Report dans la tête, ça reste et tu ne peux pas vraiment lutter contre, c’est indélébile.

Bach est presque une obsession pour toi. Au début de ta carrière, tu lui consacres les New Bach Players, un orchestre avec lequel tu prendras les rôles de soliste et de chef d’orchestre. Tu dis reconnaître dans son œuvre classique ce que tu définis comme « les principes de la musique électronique ». Tu peux nous expliquer ?

Bach était vraiment un « Nerd » de la technologie. Pour lui, l’orgue était l’instrument par excellence. Bach écrit dans plusieurs styles mais il y a un côté très minimaliste chez lui. Il aime se fixer une petite cellule et la répéter sans cesse pour la développer. C’est une esthétique que j’ai retrouvé dans des musiques du 20ème siècle chez John Cage ou Philip Glass.

Où as-tu vraiment découvert la musique électro ?

C’était à New York, même si la première fois que j’ai entendu ce son c’était en 95 avec Around the World des Daft Punk. Mes années à New York m’ont fait m’intéresser en profondeur à la musique électro. J’ai commencé à jouer différemment le piano, mes compositions ont changé et mes structures dans les sons. J’ai commencé à combiner des sons électroniques avec le piano et c’est ce que je fais encore aujourd’hui.

Autour de ce travail musical relativement nouveau et cette association de musique classique et électronique, est-ce que tu te sens iconoclaste dans ton domaine ?

Je ne suis certainement pas puriste. Si on regarde dans l’histoire de la musique, un musicien comme Miles Davis n’était certainement pas un puriste, tout autant que Beethoven, Chopin ou Stravinski… Quelque part, tous les grands noms n’étaient pas des puristes. Ils ont développé leur style d’écriture et surtout ils se sont appropriés d’autres styles. C’est cette ouverture d’esprit qui permet de changer ton discours. Pour moi, pour avoir commencé par jouer du beabop et finir à Woodstock, Miles Davis reste le meilleur exemple.

Tu t’identifies à la construction artistique qu’a eu Miles Davis ?

Pas forcément avec Miles Davis lui-même, mais j’ai grandi dans un setup qui était tellement freestyle, ma mère, mon piano et moi, en gros, que j’ai construit mon propre chemin. La première fois que j’ai joué pour Emile Naoumoff, qui était mon professeur à Paris et qui est devenu mon père spirituel, je lui ai expliqué que je composais. Il m’a encouragé à faire de la compo, en me disant que c’est ce qui ferait la différence. Je l’ai écouté et c’est ce que je fais aujourd’hui : je joue ma musique.

Du classique tu t’orientes vers l’électronique expérimentale ou la techno, en associant piano à queue et synthé. Balloté depuis entre ces deux mondes musicaux quelles similarités leur trouves-tu ?

Tout est complémentaire et en même temps tout vient d’une suite logique. Dans ma vie d’artiste je suis heureux de ne pas répéter les mêmes projets indéfiniment et de pouvoir alterner. Quand je joue dans un club le soir et le lendemain pour un récital de piano ou vis et versa, ça m’oblige à tout repenser. Ça me permet de rester attentif à ce que je fais et ne pas répéter une formule pour l’éternité. Après, d’un point de vue plus technique, que ce soit dans l’électro ou chez Bach, la musique se définit par des facteurs très précis qui sont le rythme, la mélodie, l’harmonie, le timbre, la couleur du son. Dans un morceau techno, tu as toujours une ligne de basse, des programmes rythmiques et une suite harmonique, ce qui est identique à un prélude de Bach, par exemple.


Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le Bold #51 dispo actuellement.