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27 mars, Journée Mondiale du Théâtre

Texte Godefroy Gordet
Photo: © Christophe Raynaud de Lage (KABARET WARSZAWSKI / Festival d'Avignon)

En ce 27 mars, nous célébrons le théâtre. A l’occasion de la Journée Mondiale du Théâtre, cette année c’est au metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski qu’a été confiée la tâche d’écrire le message de cette édition 2015…

Metteur en scène émérite, l’un des plus prolifiques de sa génération il travaille à un théâtre très imagé en collaboration régulière avec la scénographe Małgorzata Szczęśniak. Amenant toujours l’acteur aux limites de sa créativité, Warlikowski monte Shakespeare à sa sauce, revisite les mythes des tragédies grecques mais sans laisser de côté la scène des auteurs contemporains. Cleansed de Sarah Kane en 2002, trouvera un bel acceuil au Festival d’Avignon et au Festival des Amériques à Montréal, un moment clé dans le parcours du metteur en scène. Depuis 2008 il dirige le Nowy Teatr à Varsovie. Pour Krzysztof Warlikowski, il faut « échapper au théâtre », une métaphore qui montre une vision particulière du rôle et de la place du théâtre dans la société moderne, impliquant les spectateurs au coeur de cet art scénique.

Parmi ses créations on note: La Marquise d’O… de Heinrich von Kleist en 1993 au Stary Teatr de Cracovie, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust en 2002 au Festival d’Avignon, Le Songe d’une nuit d’été I & II de William Shakespeare au Théâtre National de Nice, (A)pollonia d’après Euripide, Eschyle, Hanna Krall, Jonathan Littell, J. M. Coetzee en 2009, ou encore du côté de l’Opéra, Ubu Roi de Krzysztof Penderecki en 2003 à l’Opéra National de Varsovie, le Roi Roger de Karol Szymanowski à l’Opéra National de Paris… Plus récemment Kabaret Warszawski en 2013 au Festival d’Avignon a fait grand bruit (ci-dessous)…

Le message de Krzysztof Warlikowski:

« Les vrais maîtres du théâtre se trouvent généralement loin de la scène. Et ils n’ont souvent que peu d’intérêt pour le théâtre en tant que machine à copier les conventions et à reproduire les clichés. Ils recherchent plutôt la source de l’impulsion, les courants de vie qui ont tendance à éviter les salles de spectacles et les foules promptes à copier un monde ou un autre. Nous copions au lieu de créer des mondes ciblés ou même dépendants de débats avec un public, et d’émotions sous-jacentes. Alors qu’en réalité, il n’y a rien qui révèle mieux les passions cachées que le théâtre.

Le plus souvent je me tourne vers la prose pour me guider dans la bonne voie. Chaque jour qui passe, je me rends compte que je pense à des écrivains qui ont décrit il y a plus de cent ans, de façon prophétique mais contenue, le déclin des dieux européens, le crépuscule qui a plongé notre civilisation dans une obscurité qui doit encore être illuminée. Je pense à Franz Kafka, Thomas Mann et Marcel Proust. Aujourd’hui je compte aussi John Maxwell Coetzee parmi ce groupe de prophètes.

Leur vision commune de l’inévitable fin du monde – non pas de la planète mais du modèle des relations humaines – et du bouleversement de l’ordre social est d’une actualité poignante pour nous ici et aujourd’hui. Pour nous qui vivons après la fin du monde. Nous qui vivons avec des crimes et des conflits qui éclatent quotidiennement partout, si rapidement que même les médias omniprésents ne peuvent plus suivre. Ces feux deviennent rapidement ennuyeux et disparaissent des rapports de presse, pour ne jamais y revenir. Et nous nous sentons impuissants, horrifiés et coincés. Nous ne sommes plus capables de bâtir des tours, et les murs que nous nous sommes bornés à construire ne nous protègent plus de rien – au contraire, ils demandent une protection et un soin qui consume notre énergie vitale. Nous n’avons plus la force d’essayer d’entrevoir ce qu’il y a derrière cette porte, derrière ce mur. Et cela est exactement la raison d’exister du théâtre, et là où il doit puiser sa force. Pour regarder à l’intérieur, là où c’est interdit.

”La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable”- c’est comme cela que Kafka décrit la transformation de la légende de Prométhée. Je crois profondément que les mêmes mots devraient décrire le théâtre. Et c’est ce type de théâtre, basé sur la vérité et finissant par l’inexplicable que je souhaite à tous les acteurs du théâtre, sur scène et dans la salle, et je souhaite cela de tout mon cœur. »

Krzysztof Warlikowski / Traduction: Zoé Simard