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Cartier et les arts de l’Islam : un voyage magistral à travers le temps

Interview : Mathieu Rosan
Pierre Rainero (Photo Cartier)

Jusqu’au 20 février prochain, le musée des Arts décoratifs de Paris propose une immersion exceptionnelle dans les arts de l’Islam et leurs influences sur la Maison Cartier. Un voyage magistral à travers le temps dans lequel 500 chefs-d’œuvre de l’art Islamique retracent les influences « qui ont fait naître un style connu dans le monde entier, depuis la passion de Louis Cartier pour les objets d’art de l’Orient, jusqu’à nos jours. À cette occasion, nous avons eu la chance d’échanger avec Pierre Rainero, directeur du style et du patrimoine au sein de la Maison française. Retour avec lui sur ces liens étroits tissés entre Cartier et le monde musulman.

L’aspect graphique et calligraphique sont extrêmement représentatifs des arts islamiques. Quelle place occupent-ils dans la construction de certaines pièces signées Cartier ?

Ce projet est né suite à une idée qui me traversait l’esprit depuis de nombreuses années. J’ai une double responsabilité chez Cartier : le patrimoine et le style. Ces deux fonctions m’amènent à travailler au quotidien avec les dessinateurs. L’essence de mon travail est de leur dire ce qu’est Cartier et ce qui ne l’est pas. Cela nous permet de définir dans quelle direction nous devons aller afin de travailler au-delà de nos besoins commerciaux. De par ces questionnements, je suis obligé de m’interroger sur les formes qui font Cartier et les principes qui construisent la Maison. Avec l’équipe qui travaille sur le style, nous allons évidemment chercher dans les archives pour que nos dessinateurs puissent s’inspirer au mieux de ce qui a fait Cartier. Dans les arts de l’Islam, on retrouve des formes qui sont figuratives et qui effectivement ont parfaitement intégré notre vocabulaire artistique. Je pense d’ailleurs que ces influences ont été plus structurantes pour Cartier que d’autres cultures. 

La transmission est une notion fondamentale pour Cartier. Que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage de l’Art islamique pour les dessinateurs ?

La notion d’intégration silencieuse est inhérente à notre processus créatif. Au même titre que dans l’apprentissage d’une langue vivante, nous intégrons des mots et du vocabulaire que nous utilisons sans nous poser la question de leurs origines. C’est d’ailleurs ce que montre la dernière salle de l’exposition. Dans une démarche créative, il est intéressant d’avoir un vocabulaire qui est le nôtre tout continuant à nous interroger sur l’origine des choses. Finalement c’est ce que l’on fait ici avec cette exposition. La notion que vous évoquez survit naturellement dans nos pièces. Je pense que l’on peut juger de la force de cette influence à travers cette rémanence, mais également par notre capacité à générer d’autres constructions artistiques autour. J’ajouterai également l’importance de notre volonté de regarder constamment vers d’autres cultures et d’autres époques. Le voyage géographique et dans le temps est quelque chose qui a toujours été au cœur de notre inspiration. 

« L’art Islamique représente quelque chose d’unique dans l’histoire de la joaillerie »

Pierre Rainero

Peux-ton dire que sans les arts islamiques et ses influences, le dialogue des couleurs de Cartier n’aurait pas été le même ?

Oui, mais on peut également dire la même chose avec la Chine et le Japon. D’autres cultures nous ont apporté des influences qui ont fondé notre dialogue coloriel. La curiosité pour la notion de beauté dans les autres cultures a grandement influencé nos créations et particulièrement nos associations de couleurs. Il y a évidemment le rouge et le noir, mais également d’autres mélanges de couleurs que nous avons fait évoluer. Concernant les arts islamiques, le bleu et le vert ont été des accords signatures largement inspirés par cette culture c’est évident. Finalement, les contrastes et les matières dans nos pièces sont aussi riches qu’il y a d’influences dans l’histoire de Cartier. 

On sait que les dessinateurs actuels puisent beaucoup dans les archives. Est-ce que vous pensez que cette exposition va les influencer davantage ?

Oui très clairement. Nous avons d’ailleurs des sessions au musée avec tous les studios afin que chacun puisse s’imprégner de l’énergie des différentes pièces exposées ici. L’étude du processus créatif du début du 20e siècle va notamment beaucoup les faire réfléchir. Lorsqu’ils viennent, ils ont déjà des références grâce aux différents ouvrages qu’ils ont à disposition, mais je pense qu’une telle exposition ne peut que les influencer davantage dans leur processus créatif c’est évident. 

« J’espère que cette exposition apportera un regain d’intérêt pour les arts de l’Islam »

Pierre Rainero

La notion d’historicité est fondamentale pour Cartier. On le voit encore ici avec cette exposition. Comment faire pour que les créateurs s’en inspirent tout en apportant leur propre créativité ?

C’est un bon sujet de réflexion, car il rejoint le deuxième aspect de langue vivante que nous évoquions précédemment. De prime abord, cela peut effectivement être effrayant pour un créateur. Même si, je pense que l’on se nourrit de manière inhérente de nos contemporains quels qu’ils soient. Le style de la maison ne vivrait pas sans l’énergie de ses contemporains. Il faut des personnes qui soient parfaitement ancrées dans leur époque pour pouvoir projeter ce langage créatif dans le présent, mais également dans le futur. C’est d’ailleurs pour cela que je suis aussi attaché à cette notion de langue. Lorsque vous apprenez une langue étrangère, cela prend du temps, mais il arrive un moment où vous n’êtes plus fixé sur le vocabulaire et la grammaire. Vous êtes alors en mesure de vous exprimer avec vos propres idées de manière naturelle comme le peuvent le faire nos créateurs. 

Pourquoi le musée des Arts décoratifs pour présenter cette collection ?

Cette exposition rappelle celle consacrée aux arts musulmans en 1903 dont on garde des traces encore aujourd’hui. Le musée des Arts décoratifs est celui qui possède la plus grande collection d’arts islamiques en France et qui est en dépôt au Louvre. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a été associé à cette exposition. Légitiment, le musée des Arts décoratifs porte une part de responsabilité dans la démarche de Cartier. J’espère d’ailleurs que cette exposition apportera un regain d’intérêt pour les arts de l’Islam mais également de leur importance.


Retrouvez l’intégralité de l’interview de Pierre Rainero dans le magazine FEMMES de décembre !


L’exposition « Cartier et les arts de l’Islam. Aux sources de la modernité » est visible jusqu’au 20 février au musée des Arts décoratifs de Paris. Plus d’informations sur madparis.fr.