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« Joker » : Au Phoenix de la folie !

Texte : Thomas Suinot

Joker est un chef-d’œuvre. Un grand film de cinéma comme on en fait peu. Il va ravir les amateurs du septième art autant qu’il divisera les fans de comics. L’approche très réaliste de ce drame procure des frissons d’angoisse et d’excitation comme rarement une œuvre de fiction a su en donner…

À Gotham City, au début des années 1980, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) vit plus ou moins en marge de la société. Malade (il est pris, entre autres, d’un rire nerveux à n’importe quel moment) et souvent humilié (à son travail, dans la rue…), il travaille comme clown pour une entreprise dont les clients souhaitent diverses tâches : amuser des enfants dans un hôpital, être homme-sandwich dans la rue… Il s’occupe aussi de sa mère, Penny (Frances Conroy), chez qui il vit. Penny est très démunie et attend, en vain, une aide financière de son ancien employeur Thomas Wayne (Brett Cullen). Dans les rues, la colère gronde, une partie du peuple s’insurge contre les élites. Fleck survit comme il peut et rête de faire carrière comme humoriste et passer dans l’émission TV du célèbre Murray Franklin (Robert de Niro). Une gloire à priori hors de portée, jusqu’au jour où l’homme, en proie à la folie, dépasse une limite…

Le réalisateur de Joker, Todd Phillips (Very Bad Trip et ses suites…), a aussi écrit le scénario, accompagné de Scott Silver (8 Mile, Fighter…). Tous deux ont eu l’intelligence de proposer d’emblée un personnage fragile et (déjà) fou. « De nos jours, son syndrome serait reconnu mais à l’époque à laquelle se déroule l’histoire, ce n’était pas vraiment diagnostiqué, même s’il s’agit bien d’une maladie réelle », évoque Todd Phillips. Joaquin Phoenix fascine et repousse en même temps. Sa performance est magistrale, outre la transformation physique (il a perdu 23 kilos — ne mangeant parfois qu’une pomme par jour — afin « d’avoir l’air en mauvaise santé et d’avoir faim » précise Phillips), Phoenix est habité par le Joker, il le transcende comme jamais vu. La comparaison avec Heath Ledger est presque « forcée » mais, une fois de plus, cette itération du Clown apporte une nouvelle vision du personnage, différente donc. Moins dandy que Jack Nicholson (même si les quelques pas de danse rejoignent cette approche théâtrale), moins « sérieux » (et surtout calculateur) que Heath Ledger, Phoenix est perturbé, angoissé, triste, complètement en marge de la société. Il est même gentil en façade, assez naïf. Au-delà du personnage emblématique et de son incarnation totalement hypnotique par le magnétique Joaquin Phoenix, plusieurs éléments techniques perfectionnés et réussis, confèrent aussi au succès de Joker : histoire prenante, mise en scène idéale (entre les plans choisis, les ralentis, les points de vue originaux, etc.), photographie soignée, musique anxiogène (qui épouse à merveille la plupart des scènes), habile montage (le rythme est parfait — sans temps mort ni ennui) et, bien sûr, le casting.

Un écho terriblement moderne et des scènes (déjà cultes) improvisées par Phoenix

La révolte grandissante dans la ville (mouvement anarchique citoyen, masques de clowns portés par ses admirateurs…) a une résonance forte avec l’actualité plus ou moins récente (Gilets Jaunes, Anonymous, masques de Guy Fawkes…). Sans oublier la rivalité extrême entre le peuple et ses élites, à l’image de notre monde contemporain. Le drame des années 1980 est donc terriblement moderne. L’anarchie grandissante n’est « malheureusement » pas maîtrisée par le Joker, c’est un écho indirect à ses faits d’armes personnels (lui en profite involontairement). C’est peut-être l’unique point regrettable de la fiction. Celle-ci ne prend d’ailleurs pas vraiment parti, un de ses points forts, sur ce côté moral et politique. Une certaine ambiguïté est conservée tout le long. À une époque relativement aseptisée et consensuelle (dans les œuvres), on apprécie ce côté plus ou moins subversif. À chacun de voir l’empathie provoquée par la figure du Crime, si on le « comprend » et si on le « plaint » ; si la société est responsable de ce qui lui arrive ou non. Si l’on éprouve une certaine sympathie au début, difficile voire impossible de le suivre moralement ensuite. Toutefois, l’on comprend aisément ce qu’il se passe dans sa tête, dans son monde, dans ce monde où les élites narguent les petites gens et où l’injustice est quotidienne (encore une fois : impossible de ne pas songer à notre propre époque). « Ce n’était pas un personnage facile à jouer et je savais qu’il allait mettre le public mal à l’aise et bousculer ses idées préconçues sur le Joker » précise Joaquin Phoenix, pour qui le rôle a carrément été écrit (Phillips avait l’acteur en tête durant la rédaction du scénario — qui a duré une année). « C’était audacieux, complexe et radicalement différent de ce que j’avais pu lire jusqu’alors » conclut le comédien.

Ce qui plaît chez Phoenix au metteur en scène est « son style et son côté imprévisible qui colle parfaitement au personnage ». Et pour cause ! Plusieurs scènes (déjà cultes) ont été improvisées par l’acteur. Lorsque Fleck danse dans des toilettes crasseuses, l’équipe technique ne savait pas ce qu’allait faire le comédien, il a découvert les lieux sous les caméras en temps réel et a donc proposé sa chorégraphie. Celle-ci avait été imaginée peu avant lorsque les partitions musicales de Hildur Guðnadóttir avaient été dévoilées à Phillips et Phoenix (tous deux très complices et impliqués). La compositrice n’a en effet pas créée la bande son en voyant les images une fois terminées mais bien avant sur simple lecture du scénario ! Elle a même commencé à envoyer à Phillips des morceaux avant même que le premier plan du film ne soit tourné. Joaquin Phoenix a également improvisé la scène où il s’enferme dans un réfrigérateur. À l’image de son personnage, l’acteur était imprévisible et cette liberté extrême derrière laquelle court son alter ego lui a bien servi durant le tournage ! C’est aussi Phoenix qui a écrit dans le journal d’Arthur Fleck, objet relativement important dans l’évolution du personnage. L’acteur et le réalisateur ont tous deux conçus le style final du Joker avec, notamment, le maquillage et le costume.

« Je n’ai plus rien à perdre, plus rien à craindre. La vie est une comédie. »

Côté inspirations comics, sans surprise là aussi, Joker puise quelques éléments dans Killing Joke (d’Alan Moore et Brian Bolland — ce dernier est remercié dans le générique de fin). Malgré l’annonce d’une inspiration 100% libre et non piochée dans les bandes dessinées, il est évident que Killing Joke a nourri le scénario de Phillips et Silver (nous vous parlions plus en détails de cette œuvre, publiée chez Urban Comics, dans notre numéro #59). Aussi bien pour le côté humoriste raté de Fleck que certaines allocutions et thématiques. « Il n’y a pas de naissance officielle du personnage [du Joker], expliquait Phillips. Scott Silver et moi avons donc écrit une version du personnage complexe, montrant comment il évolue et finit par dégénérer. C’est ça qui m’intéressait, pas de raconter une histoire du Joker, mais une histoire sur la naissance du Joker. » Avec son approche hyper-réaliste, les deux scénaristes renoncent à une origine connue (et mise en scène dans les films Batman en 1989 et Suicide Squad en 2016) : « Dans notre version, un type qui tombe dans un bain d’acide n’est pas crédible — même si je pense que c’est intéressant — et on a donc continué à travers le prisme de la réalité. » Une formule gagnante qui a poussé à tourner l’essentiel du film en décors réels principalement à New-York.

Côté cinéma, Todd Phillips et le studio de production Warner Bros. jouent totalement la carte d’une certaine nostalgie cinéphile (allant jusqu’à proposer le logo WB de la période 1972-1984 en ouverture !) avec un hommage (non dissimilé et anticipé lors de la promotion du film) au meilleur du cinéma de Martin Scorsese (ce dernier fut un temps à la production avant de la déléguer à Emma Tillinger Koskoff qui préside Sikelia Productions, c’est-à-dire… la société de production fondée par Scorsese en 1996). Ainsi, les fans de cinéma seront ravis de retrouver l’esthétique crasse et ses (anti)héros scorsesiens provenant notamment de Taxi Driver et de La Valse des Pantins. La présence du charismatique Robert de Niro dans Joker accentue cet héritage. Certains plans rappellent plusieurs chefs-d’œuvre du maître, à commencer par Les Affranchis. Phillips cite volontiers Serpico et Network, main basse sur la télévision, tous deux signés par Sidney Lumet, comme autre influences cinématographiques.

Un véritable choc

Toute la tension permanente de Joker, sublimée aussi bien par la prestation de Joaquin Phoenix que l’atmosphère lugubre de l’ensemble « envoûtée » par la musique (surtout le violoncelle), stridente, oppressante, anxiogène aussi, de l’islandaise Hildur Guðnadóttir (qui a signé la bande originale de Sicario – La guerre des cartels et, plus récemment, de l’excellente série Chernobyl), réside aussi dans ces nombreuses séquences où Fleck est suivi de dos, façon The Wrestler (Darren Aronofsky). Une approche quasi-documentaire qui fait froid dans le dos… contrebalancée par d’élégants (bien qu’un peu courts) plans-séquence, notamment lors de scènes de stand-up. Certains mouvements du clown s’inspirent aussi de Charlie Chaplin et, enfin, la relation entre Arthur et se mère rappelle aussi, dans une autre mesure, le célèbre Psychose d’Alfred Hitchcock. Pour les fans du Chevalier Noir, peu de mentions à son univers, à part la famille Wayne et la ville de Gotham (ainsi que l’asile d’Arkham, renommé Hôpital d’Arkham « car c’est comme ça qu’il se serait sans doute appelé » dans le New-York des 80’s, admet Phillips). Et… ce n’est pas plus mal. Le long-métrage se veut d’ailleurs one-shot, c’est-à-dire à la fois indépendant par rapport à l’univers partagé DC Comics (Batman v Superman, Wonder Woman, Shazam !…) auquel il n’est effectivement pas du tout connecté — et à la fois sans suite prévue.

En synthèse, Joker (qui a gagné le prestigieux Lion d’or à la Mostra de Venise) rend hommage à l’ennemi emblématique de Batman sans la présence de ce dernier et sans que cela soit dérangeant. Le film d’environ deux heures se suffit à lui-même et relate avant tout l’évolution d’un homme, d’un fou, dans une société terriblement proche de la nôtre. La prestation de Joaquin Phoenix (magistrale performance dans une itération inédite et séduisante) et la tension continue glacent le sang, jusqu’à l’apothéose finale. On frissonne autant de plaisir que d’angoisse. La violence est rare mais d’une extrême brutalité quand elle envahit l’écran. Rien n’est à déplorer dans ce métrage qui surprend par son approche davantage cinéphile (production et héritage Scorsese obligent) que comics. Les quelques pas de danse du diable (presque au clair de lune) offrent un répit dans le basculement de la folie meurtrière. Un véritable choc. Joker un chef-d’œuvre.