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Philippe Starck : « L’important est de raconter une histoire »

Interview : Sarah Braun
Photo : James Bort

À 70 ans, l’infatigable créateur Philippe Starck continue de cumuler les projets. Génie visionnaire, animé par une profonde volonté d’être utile et d’apporter sa pierre au monde, il s’est passionné pour une multitude de travaux, des plus impalpables comme le parfum aux plus immenses. Parmi ceux-ci, Maison Heler marquera Metz de son sceau avec un hôtel formidable, à peine sorti de terre (sa livraison est prévue au premier semestre 2021, ndlr.): une tour sur laquelle trône une authentique maison alsacienne. Vision fantasque ou création géniale, nous avons voulu en savoir davantage sur la personnalité du créateur français le plus prolifique de ce siècle.

Si vous deviez définir votre personnalité en trois mots, ce serait…

Explorateur, rêveur, créateur.

Votre père était inventeur, pensez-vous lui devoir votre regard visionnaire sur le monde ?

Je n’ai pas choisi le design, le design m’a choisi et j’ai été assez faible pour le laisser faire. Mon père était un inventeur, un industriel en aéronautique, il dessinait des avions, et d’autres choses comme le tube de rouge à lèvres.
À l’adolescence, j’étais un peu perdu, j’ai donc commencé à faire la seule chose que je maîtrisais : créer. »

Quelle définition du design donneriez-vous ?

Il faut comprendre que le design est une activité temporaire, née au milieu du 20e siècle et qui disparaîtra dans une vingtaine d’années au profit de ce que j’appelle le « bionisme » et la dématérialisation. Après l’amibe, le poisson, le singe et le super singe, nous allons passer à la prochaine étape de notre évolution qu’est le « bionisme ». Dans quelques années, toutes les choses inutiles, toutes les obligations que le design tente à l’heure actuelle de rendre supportables, vont disparaître. Le prochain designer sera ainsi notre coach, notre diététicien.

Votre nom à lui seul suffit à déplacer les foules pour admirer votre travail. Trouvez-vous cela flatteur ?

Il n’y a qu’une seule origine à cette vie de travail frénétique : mériter d’exister et servir sa communauté. Jeune, je n’avais aucune confiance en moi, je ne suis pas allé à l’école, j’ai donc essayé de faire ce que je savais faire, autant que je puisse le faire et de la meilleure manière possible. Et évidemment je suis devenu visible, bien que dans la réalité je ne le sois pas puisque je ne vois personne. Je vis au milieu de nulle part avec ma femme et ma fille, je ne suis pas pollué par les modes, les bégaiements, les approximations et encore moins par les possibles retours de notoriété.

« Je n’ai pas choisi le design, le design m’a choisi »

Vous avez touché à toutes les facettes de la création : vous avez dessiné le palais de l’Élysée, la flamme olympique, designé de nombreux projets immobiliers, etc.
Avez-vous encore des rêves ?

La créativité est une maladie mentale chez moi. Comme dirait ma femme, j’ai des milliers d’idées par minute. Et tant qu’il y aura des territoires inexplorés, je continuerai de créer. De nos jours, un projet acceptable serait un projet qui porte une représentation politique forte, une nouvelle réalité écologique ou une nouvelle identité sexuelle. J’aimerais aussi créer une civilisation civilisée, moderne, intelligente, humaine, mais hélas je ne sais pas le faire. Et je vois que les autres ont beaucoup de mal.

De quel projet êtes-vous le plus fier ?

Je ne suis jamais satisfait de ce que je fais ; parce que j’ai été fainéant, parce que j’estime que ce n’est pas bien fait, parce que j’aurais voulu que le résultat soit parfait, etc. Donc j’espère toujours que le projet suivant sera mieux. Mais il y a quand même quelques projets qui me tiennent particulièrement à cœur. Je planche sur un module d’habitation pour la prochaine station spatiale internationale, ISS, en collaboration avec Axiom. C’est très intéressant de travailler sur la vie hors gravité et de participer activement à la course à l’espace.
Un autre projet, qui me permet de poursuivre mon rêve d’immatérialité, c’est ma collection de parfum STARCK PARIS. Je suis fasciné par la puissance du parfum. Il suffit d’une petite goutte pour créer un univers extraordinaire.

Quelle a été la genèse du projet Maison Heler-Metz ?

Nous voyageons beaucoup avec ma femme et, souvent, nous ne savons pas où aller. Il y a les grands palaces très chics, parfois très vieux, mais surtout ennuyeux (sourire). D’un autre côté, on trouve les nouveaux lieux à la mode, sans nom, très bruyants et qui, en général, ne servent même pas de petit- déjeuner. L’idée n’était donc pas de créer un hôtel de plus, mais bel et bien d’inventer un nouveau concept. Maison Heler, c’est la rencontre entre quatre hommes autour d’un projet qui a commencé avec la construction d’un hôtel fantasmagorique à Metz jusqu’à la création d’une marque hôtelière internationale.

Qu’est-ce qui vous a incité à choisir la ville de Metz pour implanter le premier hôtel de cette nouvelle chaîne d’hôtel ?

Metz est une ville dynamique, intelligente dans laquelle il est possible en tant que créateur de réaliser des projets très avancés, différents et particuliers. Et je ne suis pas originaire de Metz, mais je suis attaché à la région. La Maison Heler Metz, c’était un peu comme travailler en famille.

Pourquoi avoir coiffé cet immense gratte-ciel d’une maison alsacienne du 18e siècle ?

Maison Heler Metz est un scénario. Pire, un fantasme (sourire). Je suis parti de ces grandes maisons traditionnelles alsaciennes, très lourdes, très trapues, très totalitaires, souvent situées dans des grands parcs. Et j’ai imaginé qu’il y avait un diable sous terre qui avait poussé la maison vers le haut pour la punir. C’est formidable, parce qu’elle incarne le parfait mélange entre le fonctionnel et le culturel, le sentimental : d’un côté cette tour d’une extrême modernité, réservée aux chambres pour dormir ou travailler et, à son sommet, cette maison avec les vieilles salles à manger, les colombages, la cuisine et les grosses marmites.

Quelles places les questions de développent durable et d’écologie occupent-elles dans votre cahier des charges ?

Si je fais un hôtel à la mode, comme on en voit beaucoup à l’heure actuelle, je vais investir de l’argent, de l’énergie, de la matière pendant quatre ans. À l’ouverture, tout le monde va trouver cela formidable, et, deux ans plus tard, il n’y aura plus rien.
L’urgence écologique dans laquelle nous nous trouvons ne nous permet plus de produite des choses qui se démodent ; il faut voir plus loin, dans la durée, dans la longévité. »

Justement, ces questions vous ont-elles amené à modifier votre façon de travailler ? De quelles façons ?

Un hôtel, un restaurant, chaque lieu que je crée est comme un film dont je serais le metteur en scène. J’imagine le va-et-vient des gens, ce qu’ils vont vivre, ce qu’ils vont ressentir. Peu importe le scénario, l’important est de raconter une histoire, car les histoires n’ont pas d’époque, n’ont pas de mode. »