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Un vibrant hommage à Nijinska signé Dominique Brun à l’Arsenal

Texte : Godefroy Gordet
Photos : Laurent Paillier

Depuis de nombreuses années, l’Arsenal déploie toutes ses forces à la construction d’une programmation de qualité entre noms locaux – aux carrières en devenir -, et d’autres plus clinquants, qui n’ont plus à courir le lièvre pour remplir les salles. C’est le cas de Dominique Brun, qui, si elle ne fera jamais la couv’ de Télérama, reste l’une des chorégraphes les plus intéressantes du paysage chorégraphique contemporain. Néanmoins, on ne vous cachera pas que l’on n’est moins venus pour la chorégraphe que pour l’hommage qu’elle rend à l’immense Bronislava Nijinska dans ce diptyque titré Nijinska, Voilà la femme

Dominique Brun a un long passif dans la danse contemporaine. Passée par les enseignements de Merce Cunningham, Peter Goss, Robert Kovitch et Jacques Patarozzi, elle fonde ensuite la compagnie La Salamandre au début des années 80 pour y exulter autour des pièces primées Waka Jawaka ou Arc en Terre. Interprète pour nombre de chorégraphes de sa génération, assistante auprès de Klaus-Michaël Gruber ou Christian Bourigault, c’est à la fondation du Quatuor Albrecht Knust qu’elle va progressivement se tourner vers les danses du répertoire historique de Doris Humphrey, à Vaslav Nijinski, en passant par Kurt Jooss, Steve Paxton, Yvonne Rainer.

Ainsi, plongée dans cette recherche autour de l’histoire de la danse et de la création chorégraphique contemporaine, Dominique Brun se « spécialise ». Dans la déclinaison de cette pensée théorique, en objet artistique, s’en suivent le film Le Faune – un film ou la fabrique de l’archive, puis, pour le festival d’Avignon, L’Après-midi d’un faune dans le spectacle Faune(s) d’Olivier Dubois, ou encore, une version lente de La danse de la sorcière de Mary Wigman. Puis, à la demande de Jan Kounen pour son film Coco Chanel & Stravinsky, elle reconstitue des extraits de la danse du Sacre du printemps de Nijinski (1913), qui fera émergé à la scène un diptyque réunissant 30 danseurs contemporains. Avec Jeux – Trois études pour sept petits paysages aveugles créé en 2017, elle poursuit son travail chorégraphique autour de Vaslav Nijinski, pour finalement livrer un vibrant hommage au danseur russe par le projet Hommage à Nijinski, montré de la Philharmonie de Paris à la Chine. 

Un coup de jeune aux ballets d’antan

Ainsi, de son obstination à établir un parallèle entre mémoire chorégraphique et origines de la danse contemporaine, elle s’immisce ensuite dans une recherche autour de l’œuvre de Bronislava Nijinska et délivre une actualisation de Bolero, sur la musique de Ravel et Les Noces, sur la musique de Stravinsky, deux pièces courtes que nous avons eu la chance de voir à l’Arsenal, dans une salle bondée proposant le décorum parfait pour profiter de ces chorégraphies désormais légendaires. Bronislava Nijinska, est la sœur du grand Vaslav Nijinski, et dans la logique de ses affections, Dominique Brun, poursuit son grand hommage à ces mémorables icônes de la danse contemporaine par un diptyque absolument magnifique. 

C’est une chance incroyable que de pouvoir se plonger devant les grandes œuvres qui auront modernisé la danse. C’est en tout cas ce que propose Brun dans son travail chorégraphique en défrichant avec magie ces ballets d’antan, et ce, en conservant la puissance et l’originalité que feu leurs créateur*ices. 

« Une forme de cruauté existe dans le butō comme dans le flamenco »

Dominique Brun

Avec une grande bienveillance et une recherche de fond aussi pointue que celle d’une archéologue, Dominique Brun s’emploie donc à une recréation entre fidélité et liberté, des Noces et du Boléro qu’avait formulé Nijinska pour respectivement, les ballets russes de Serge Diaghilev en 1923, et pour la compagnie d’Ida Rubinstein en 1928. Rappelant ses lignes primitives couplées à une modernisation du geste que Nijinski s’employait à définir dans son travail, Nijinska aura marqué la danse avec autant d’ardeur. Brun choisit donc la dualité dans son programme autour de ces deux formes aux allures bien disparates mais aux ambitions communes : remettre sur scène le ballet contemporain de l’après belle époque. Pour se faire, la « chorégraphe historienne » retrouve les interprètes de ses précédentes archéo-chorégraphies, accompagnée par l’ensemble vocal Aedes et l’orchestre Les Siècles.

Autour de ce florilège de grands noms, vivants ou disparus de la danse contemporaines, Dominique Brun créée d’abord avec une vingtaine de danseurs et danseuses, Noces, dans une tradition respectée, mais garnie de la composition de tableaux vivants, mis en scène à l’image des chefs d’œuvres que sont Danses de noces en plein air de Brueghel ou Rondes paysannes de Rubens. Des compositions sculpturales ajoutant à la pièce, une qualité visuelle indiscutable. Brun va au-delà de l’archive et ce qu’elle donne à voir est véritablement de l’ordre de la « re » création, prenant pour liberté une dimension esthétique franche et bienvenue face à de somptueux tableaux humains.

Une source inépuisable de vitalité

Conduite par les annotations originelles de Bronislava Nijinska, des photos de 1923 et de nombreux carnets (ceux-ci datant de la reprise en 1966 pour le Royal Ballet), Dominique Brun découvre des « traces de la mémoire » multiples déviant ou s’ajustant au fil des années. La chorégraphe s’intéresse principalement au travail de Nijinska qu’elle aura distillé entre 1916 et 1922. De là, découle une appréciation personnelle de toutes ces lignes de recherche. L’une formulée par Natalia Gontcharova, pour la scénographie, et Igor Stravinsky, dont la musique, est « joyeuse et festive », tandis que celle de Bronislava, est au contraire, « très noir, très austère », explique Dominique Brun, qui décide alors de « mettre en perspective ces deux points de vue ». Résulte ainsi l’idée d’entrecouper la pièce de tableaux vivants, soutenant les thématiques et humeurs définit par les créateurs*rices originel*les. 

Pour le spectateur c’est une inépuisable source de vitalité. Entre les scènes chorégraphiques qui s’emballent, et ces moments de flottement et de pause qui viennent permettre de belles respirations. Car les danses que l’on nous montre ne sont pas de tout repos cérébral. À l’image d’une volonté de déconstruction totale des codes du ballet de l’époque, Nijinska préférait des postures continuellement de face, dans un emprunt aux danses folkloriques, provoquant pour le spectateur une incompréhension technique qu’il lui faut capter, et donc forcer la concentration. Dur donc d’y rentrer, mais une fois dans cette vivification du genre, c’est profondément merveilleux.

Un voyage entre tradition et modernité

Ensuite, si Noces promet une grande virtuosité, qui n’est pas de tout repos pour l’œil, Boléro attrait plus à la dimension contemporaine que nous connaissons. Un danseur, en robe traditionnelle du flamenco, attaque la scène pour magnifier la danse andalouse. Tordant à l’extrême le cliché d’un flamenco réservé aux femmes pour débattre du genre et les questions inhérentes, Dominique Brun fait aussi flirter son interprète avec la majesté du butō« Car une forme de cruauté existe dans le butō comme dans le flamenco, une danse qui contient un exotisme à la fois lointain et proche », explique-t-elle. Et bien que ce soit en effet très « animal », ça n’en est pas moins magistral. Sous l’excellence du chœur de l’Ensemble Aedes, François Chaignaud brille telle une bailaora – justement –, nous faisant voyager des bodegas de Séville, aux scènes huppées de Paris, dans un entre deux entre tradition et modernité âmes sœurs, qu’on aura rarement vu aussi complémentaire. 

Mais c’est d’ailleurs la pièce dans son ensemble qui respire cette dualité, car si Nijinska aura été contemporaine en son temps, elle fait aujourd’hui partie de la tradition. Aussi, ce qu’exécute à merveille Dominique Brun dans son programme, c’est ce couple chorégraphique qui survie aux années et permet le jeu de l’héritage avec celui de la contemporanéité.