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Olivier Liron : « Je voulais écrire un livre sur la vie »

Quand elle quitte l’Espagne et le régime de Franco, en 1963, la petite Maria Nieves vit cet exode comme un déracinement. D’autant que la France ne lui ouvre pas les bras. Moquée, empêchée, tue, elle s’accroche pourtant. Jusqu’à obtenir son CAPES de mathématiques et être même major de promo. Maria Nieves est la mère de l’écrivain français Olivier Liron. Dans son troisième livre, Le Livre de Neige (aux éditions Gallimard), il lui offre un hommage tendre et espiègle, solaire et grave. Dire sa maman, ce n’est pas rien. Entretien.

Texte : Sarah Braun
Portrait : Gallimard

Quelle livre t’a donné le goût de la lecture ?

Plus qu’un livre, c’est toute une série de la Bibliothèque Verte, baptisée « Les Trois Jeunes Détectives ». Je me souviens surtout des titres, qui étaient tout bonnement extraordinaires : L’Épouvantable épouvantail, ou L’Araignée appelée à régner ! C’était des livres d’aventures, il y avait du suspens, c’était très bien fait !

Et celui qui t’a donné envie d’écrire ?

Sûrement les mêmes livres que ceux qui m’ont donné le goût de la lecture. Écrire et lire, c’est un peu le même processus, quand on y pense. J’ai grandi entouré de livres. Et je pense sincèrement que, si je n’avais pas été d’abord été un grand lecteur, je n’aurais pas eu envie d’écrire.

Ensuite, la vie m’a poussé vers l’écriture : les émotions, les premiers chagrins, les premiers émerveillements d’enfants. À un moment, j’ai voulu raconter tout ça.

Comment est venue l’idée de faire ce livre sur Maria Nieves, ta mère ?

Le Livre de Neige est mon troisième livre et je pense que j’en étais arrivé à un stade où j’avais non seulement besoin de m’interroger sur ma propre vocation, mais aussi de m’inscrire dans cette tradition. Tout en essayant toutefois de faire un petit pas de côté, par rapport à tous ces livres hommages, ou ces livres de deuil écrits quand survient la mort du père ou de la mère. Au contraire, j’avais envie de faire un livre certes plus modeste, mais écrit de son vivant, comme un cadeau. C’était véritablement très important pour moi d’écrire un livre sur la vie !

Comment t’es venue l’idée d’ajouter des photos personnelles pour illustrer ton récit ?

J’avais écrit une première version du texte ; et mon éditrice m’a dit que c’était dommage que l’on ne voit pas le temps passer. Comme j’ai fait le choix de ces petits tableaux, ces petites scènes, le livre est écrit au présent. À ce moment, je me suis dit que ce serait intéressant de montrer le physique de ma mère, qui change. Mais je ne voulais pas ajouter au récit des portraits qui auraient alourdi le texte plus qu’autre chose. C’est là que m’est venue cette idée. Avec leur permission, donc, je suis allé farfouiller dans les archives de ma mère et de ma grand-mère. C’était hyper émouvant de retrouver tous ces portraits. Et puis, ils m’ont aussi permis de reconstituer une époque que je n’ai pas connue, tout en me permettant de me baigner dans la magie de ces années-là.

Et justement pourquoi avoir choisi de construire ton récit sous cette forme de petits tableaux ?

Je n’arrivais pas produire une grande fresque historique et objective qui aurait eu vocation à embrasser toute l’histoire de ma mère. Et puis, c’était non seulement un projet qui n’était pas à ma portée mais bien plus dont, finalement, je n’avais pas envie ! Ça me semblait un peu trop ambitieux. En revanche, je voulais lui offrir ce cadeau, cette trace, cette mémoire de son formidable parcours, de son enfance difficile, son courage, son abnégation. C’était important pour moi de faire un portrait qui lui ressemble. Or rien ne ressemble moins à ma mère que cette ronflante grande fresque. Alors je me suis tournée vers cette forme plus fragmentaire, même si linéaire, pour garder les silences, les secrets. Je voulais garder cette multiplicité, cette légèreté, ne pas envahir ses secrets, garder une part de mystère. Assez vite, l’idée s’est imposée, par nécessité intime, de faire ce portrait en petits chapitres. 

L’éducation est un thème central dans ce livre. Ce sujet te tient particulièrement à cœur ?

Oui, parce que l’école, l’éducation, ont fait de ma mère ce qu’elle est aujourd’hui. Imaginez cette petite fille qui fuit le régime franquiste où l’école est subordonnée à la religion, pour arriver en France et y découvre les livres. Elle fait la rencontre avec cette institutrice qui lui apprend à avoir confiance en elle et grâce à qui, très vite, elle développe une curiosité et une ouverture d’esprit totalement inhabituelles.  C’est ce qui va la sauver : dans le bidonville où elle grandit, elle n’a rien, ses parents sont de modestes ouvriers. Avec le recul, elle a pris conscience que les études lui ont permis de s’extraire de ce milieu-là. C’est pour cela, aussi, qu’elle a voulu, à son tour, devenir enseignante. Pour continuer à transmettre sa passion pour le savoir, pour les livres. Elle était prof de maths mais, toute sa vie, elle a cherché à transmettre de toutes ses forces la beauté du monde, la curiosité, le plaisir d’apprendre. L’école a été une rencontre fondamentale dans son parcours.

Paradoxalement, la seconde partie du récit montrer aussi une femme plus mélancolique, plus triste. Pourquoi avoir aussi voulu montrer cette facette d’elle ?

Comme énoncé dans la citation de Virginia Woolfe que j’ai choisie pour ouvrir le récit, l’être humain est multiple. Quand on voit le parcours de la mère, toutes ses facettes de jeune fille, de femme, de mère, de scientifique, de femme engagée…. Je voulais montrer tout ça, restituer un portrait vivant d’elle, assumer toute la complexité de sa personne, qui se caractérise à la fois par une très grande joie, mais aussi une profonde tristesse. Qui n’est pas étonnante, quand on connaît son histoire. Son parcours a été extrêmement dur : en tant qu’enfant d’exilé, ça ouvre des réflexions sur cet héritage-là, et sur comment on se construit quand on est l’enfant de quelqu’un qui a autant souffert. Ce livre est plein de questions ouvertes.

Justement, comment expliques-tu que l’immigration et la question identitaire sont des thèmes extrêmement présents dans les dernières rentrées littéraires ?

De plus en plus, on assiste à un questionnement sur la mémoire collective. C’est aussi un sujet qui m’intéresse. L’idée, ici, était plutôt de raconter la grande Histoire à travers la petite histoire. De raconter par touches ce que pouvait être le quotidien du million d’Espagnols immigrés en France dans les années 60. C’est beau de redonner un peu de place à ceux gens qui ont contribué à l’Histoire de la France mais qui ont été oubliés des manuels d’histoire-géo. On sent une véritable volonté de réparation, les mentalités sont en train de change là-dessus. Et c’est super.

Comment ta mère a accueilli ce récit ?

Il n’a pas été une surprise, car je l’ai écrit avec elle.  Nous avons eu des entretiens pendant des années, en amont de ce livre. Je voulais être au plus près de sa vérité, être le plus juste possible.

Quand elle l’a lu, elle a été très émue. C’est bouleversant de voir le pouvoir thérapeutique des livres ! Ce récit a vraiment lavé ma mère d’une honte qu’elle portait en elle depuis l’enfance. Et elle m’a dit qu’à présent, elle avait honte d’avoir eu honte et qu’elle pouvait être très fière de son parcours. J’ai eu beaucoup de retours sur le livre avec cette idée de redonner de la dignité, de la confiance à ceux qui s’en sont sentis privés.

Depuis sa sortie, ma mère fait le tour de toutes les librairies pour s’assurer qu’il y est bien !

Tu es très actif sur Instagram, très dynamique avec ta communauté. Tu as fondé une école d’écriture, en collaboration avec Clarisse Gorokhoff : tu fais vraiment partie d’une génération d’auteurs qui démystifient le statut de l’écrivain. C’est important pour toi d’être accessible ?

Ça aussi, ça vient sûrement de mon histoire familiale, avec ma mère qui a eu cette chance d’être exposée à l’art et à la littérature, alors que rien ne l’y prédisposait. Et moi aussi, tout ce que je peux transmettre, j’ai envie de le faire. Ces ateliers d’écritures ont été pensés pour offrir aux gens qui ne se sentiraient pas légitimes, cette formidable liberté d’écrire. C’est important pour moi de rendre ce que l’on m’a transmis. Ce que ma mère m’a transmis. 

Le Livre de Neige, Olivier Liron, aux éditions Gallimard