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Jana Bachrich : « Les émotions sont bien plus importantes que la technique »

Interview : Helena Coupette
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Moitié du groupe indé luxembourgeois Francis of Delirium, Jana Bachrich, 18 ans au compteur et le féminisme bien assumé propre à la Gen Z, multiplie les citations et les références pour livrer une musique aussi intelligente qu’énervée. Questions de genre, violences sexuelles et invisibilisation des femmes artistes, la milléniale ne laisse rien passer et se sert de sa musique pour mieux dénoncer. Nous avons profité de la sortie de son dernier titre Equality Song pour discuter Nirvana et patriarcat. 

Vous venez de sortir Equality Song, un titre féministe, très engagé. Pourquoi était-il important pour toi de lier la musique à cette cause ? 

La représentation est incroyablement importante. Le fait de me reconnaître et de m’identifier à d’autres artistes m’a donné la confiance nécessaire pour continuer à dire la vérité, plutôt que d’avoir peur de parler. D’une certaine manière, j’espère que cette chanson donnera à d’autres la confiance de parler de ce en quoi ils et elles croient, même si cela peut paraître effrayant. 

J’espère aussi qu’elle déclenchera un dialogue nécessaire sur la façon dont nous coexistons au sein de nos communautés. Nous nous battons quotidiennement pour le changement que nous méritons. En tant que femme, lorsque tu grandis, tu es immédiatement confrontée à la sexualisation de ton corps et à des statistiques incroyables comme le fait qu’une femme sur six est victime de tentative de viol ou de viol. Écrire une chanson comme celle-ci doit exprimer un message ou une émotion, comme une catharsis et une libération.

Penses-tu que la musique puisse changer les mentalités ? 

Le changement est une chose difficile à accomplir, mais il faut au moins espérer que la musique suscite un questionnement, des discussions, des recherches, qui conduiront au changement. Avant, pendant et après l’écriture de cette chanson, un dialogue s’est instauré en moi. Pendant plus d’un an, avant sa publication, j’ai essayé de comprendre comme je pouvais m’améliorer et quelles erreurs j’avais commises dans le passé pour devenir une meilleure alliée pour les victimes. La croyance est la base de tout. 

Selon moi, la musique est un outil puissant d’humanisation. Le fait de composer une chanson sur des sujets dont la grande majorité du public est peut-être informé via les news et les médias factuels, pourrait les encourager à aborder les agressions sexuelles et les inégalités d’une manière plus humaine, en étant plus empathique avec les victimes et surtout, en commençant par la croyance en leur témoignage, plutôt que par la défensive ou l’incrédulité. 

Où puises-tu l’inspiration ? 

Ces derniers temps, j’ai beaucoup étudié la discographie de Sonic Youth et Radiohead. J’ai grandi avec de la musique des années 90 comme Nirvana et R.E.M. que ma mère écoutait toujours. Mon père lui, jouait plutôt de la musique folk et country, comme Gordon Lightfoot. Récemment j’ai beaucoup écouté SOPHIE et Charlie XCX. C’est très cool et inspirant de voir des artistes repousser les limites de leur genre. 

Les arts visuels m’inspirent également. L’école new-yorkaise des expressionnistes des Fifties, De Kooning, Pollock, Kline et Rothko m’influencent dans ma façon de « voir » la musique. Leur art est plus axé sur une sensation physique que sur l’art lui-même. Je ressens la même chose concernant notre musique. Ressentir des émotions est tellement plus important que d’avoir un produit techniquement parfait. 

As-tu eu un déclic qui t’a poussé à commencer la musique ? 

J’ai commencé à jouer du violon dès l’âge de cinq ans, sans vraiment d’explication. J’ai simplement demandé à ma mère si je pouvais prendre des cours. La musique a toujours fait partie de ma vie depuis ce jour. Je n’ai pas eu de véritable déclic, simplement la musique a progressé naturellement. 

Dès que j’ai appris à jouer de la guitare, j’ai commencé à écrire. C’était un processus naturel. Pour une raison quelconque, j’étais simplement attirée par l’écriture et le chant. Tout s’est développement à partir de ce moment. J’ai ensuite rencontré Chris (l’autre moitié du groupe, ndlr.) à 15 ans. Ses enfants jouaient aussi de la musique. Ensemble, nous avons improvisé sur des chansons, puis nous les avons enregistrées. C’est là que j’ai commencé à envisager la musique sérieusement. 

Comment se déroule ton processus créatif ? 

Quelques fois, ce sont des accords ou des parties de mélodies que j’apporte à Chris, nous improvisons ensuite dessus de façon à obtenir une chanson complète. À d’autres moments, Chris arrive avec un morceau de batterie auquel j’ajoute des accords. Dans l’ensemble, notre processus consiste surtout à jammer en live avec batterie et guitare jusqu’à obtenir un début de chanson qui sonne bien. Nous continuons à jouer encore et encore pour que de nouvelles idées se révèlent. 

Tu publies beaucoup sur votre compte Instagram. Quelle relation entretiens-tu aux réseaux sociaux ? 

En réalité, je n’aime pas du tout ça. J’envisage de me procurer un téléphone portable en brique pour m’en éloigner. En même temps, si quelqu’un aime ma musique, c’est la seule façon de rester connectée à lui. J’ai rencontré beaucoup de gens merveilleux grâce à eux. Un type en Inde, un autre au Canada, partout. Les réseaux sociaux me paraissent toujours nécessaire de ce point de vue. 

J’ai réussi à m’en éloigner malgré tout. Désormais, je ne publie plus que ce que je veux. Pour moi, c’est une façon plus simple et saine de partager les choses que je créé et de partager avec mon public, ma vision du groupe. Je l’envisage un peu comme si j’étais conservatrice de musée, je trouve ça assez cool. 

Plus concrètement, comment t’engages-tu pour le féminisme ? 

Nous sommes dans une position privilégiée, il est donc important d’utiliser notre voix pour soutenir ceux et celles qui ne sont pas aussi puissant·es. C’est pour cela que j’ai voulu donner tous les fonds de la chanson Equality Song à Femmes en Détresse. Avec d’autres organisations caritatives, elles ont créé une ligne d’assistance téléphonique 24h/24 pour aider les femmes victimes de violences domestiques. Elles peuvent ainsi envoyer un mail à info@helpline-violence.lu, afin de demander de l’aide en toute sécurité. Comme il s’agît d’une toute nouvelle ligne d’assistance téléphonique, les fonds ont commencé à manquer. Si les gens achètent Equality Song sr Bandcamp, tous les bénéfices iront à cette ligne d’assistance téléphonique, mais il est également possible de faire don directement. 

Comment perçois-tu la situation ici, au Luxembourg ? 

Selon moi, elle n’est pas particulièrement meilleure ou pire qu’ailleurs. La violence exercée par des hommes plus âgés sur des femmes mineures est quasiment devenue la norme. En plus de cela, bien souvent, les gens choisissent de ne pas croire les victimes d’agression. Il persiste un manque de connaissance, quel que soit le lieu où l’on se trouve, sur la manière de soutenir efficacement les victimes. Il est donc primordial de poursuivre ces discussions et d’améliorer la manière dont nous traitons les agressions sexuelles. Les systèmes judiciaires en place ne sont pas toujours en mesure d’offrir la justice réparatrice que les victimes méritent, et ils n’en ont parfois tout simplement pas la volonté. 

Te revendiques-tu féministe ? 

Oui. 

Quelles sont tes combats en tant que femme ? 

Nous devons absolument croire et soutenir les victimes et les survivantes. Nous responsabiliser et responsabiliser nos communautés et apprendre à le faire efficacement dès notre plus jeune âge. Je me suis vraiment intéressée cette année au fait que la responsabilité en tant que processus n’est pas quelque chose que l’on nous apprend à l’école par exemple. 

Quelles figures féministes t’inspirent ? 

Beaucoup d’artistes issues du cinéma et de la télévision, en fait. Récemment, Phoebe Waller-Bridge (réalisatrice et scénariste britannique, ndlr.), qui écrit des histoires si réelles et pleines de vie, si drôles que j’ai continuellement ri toute seule devant ses séries Fleabag et Killing Eve. Il y existe là un niveau de compréhension que l’on obtient de la part des femmes qui écrivent, que je ressens rarement quand un scénario est écrit par des hommes. Céline Sciamma (productrice, réalisatrice et scénariste française, ndlr.) m’inspire beaucoup aussi pour la façon dont elle traite la question du genre et pour sa perspective si attentive et réfléchie sur ce sujet. Comme beaucoup, j’ai commencé par son film Portrait de la jeune fille en feu, avant d’opérer un grand plongeon dans Waterlilies et Tomboy. Quelque chose d’aussi simple que montrer sur grand écran, une femme ayant des poils sous les aisselles était vraiment libérateur, même s’il s’agissait d’un film d’époque. 

Récemment, je me suis intéressée aux femmes artistes plasticiennes des années 1500 et 1600. Quelqu’un comme Artemisia Gentileschi (peintre italienne, ndlr.) m’inspire, rien que pour sa façon de repousser ses limites. D’une certaine manière son travail m’apporte un sentiment de réconfort. Même Frida Khalo et la façon dont elle embrasse tout ce que signifie être un humain, toutes les facettes du masculin et du féminin m’inspire énormément. 

Quels sont tes projets pour l’avenir ? 

Nous avons quelques concerts en octobre, deux en Allemagne et un à Paris. Dans l’ensemble, j’aimerais continuer à créer. Je pense aller à l’université l’année prochaine mais j’aimerais continuer la musique en parallèle. On verra bien, gardons l’esprit ouvert !